Les souvenirs d’une fuite : « On se couchait dans les fossés chaque fois qu’un avion passait »

Les souvenirs d'une fuite : « On se couchait dans les fossés chaque fois qu'un avion passait »

Âgée de 89 ans, Thérèse a dû fuir sa ville natale, Bailleul pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec des yeux emplis d’émotions, elle nous raconte l’horreur des faits vue par une petite fille.

Vieilles photos dans une boîte brune

Crédit : Image libre de droit / Pexels

En pleine partie de tarot, Thérèse Rinaldethi, 89 ans, rigole avec son groupe d’amies octogénaires. Une tasse de thé et des amandes sur la table, le jeu ne s’annonce pas bien engagé pour elle. Habillée d’un gilet en laine, elle garde ses cartes à l’abri des regards indiscrets. Une fois la partie terminée, elle remonte dans sa chambre. Une énorme armoire, peuplée de petites figurines de chats en verre, meuble une partie du mur. De l’autre côté, des photos de ses enfants et de ses petits-enfants.

Assise sur son canapé jaune impérial, elle fouille dans une boîte remplie de photos en noir et blanc, une loupe à la main. Sur l’une d’elles, une petite fille, vêtue d’un manteau clair, marche les mains dans les poches au milieu de la rue. Des maisons en briques longent la route. Thérèse a grandi à Bailleul, dans le nord de la France. Son père, artisan cordonnier, et sa mère, salariée dans une usine de coton, vivent avec leur famille dans une petite maison en briques, rue Jean Jaurès. Elle est née un hiver de 1935. Quatre ans plus tard, l’Allemagne déclare la guerre à la France : c’est le début de la Seconde Guerre mondiale.

« C’était en mai 1940 », se souvient-elle. L’armée allemande lâche des bombes sur la gare de Bailleul. La guerre est proche. Son père, mobilisé par l’armée française, part sur le front. Sa mère, seule pour s’occuper des enfants, décide de partir et d’emmener toute la famille. « On était sur les routes avec mon grand-père, ma grand-mère, ma tante, ma mère, mon frère et moi. » La fillette tient fermement la main de sa mère ; dans son dos, son frère, âgé d’à peine quelques mois. Des soldats équipés d’armes se dirigent vers Dunkerque, pour l’opération Dynamo. Des avions passent au-dessus de leurs têtes, semant la terreur sur leur passage. « Les Allemands mitraillaient tout le monde, soldats anglais et français en déroute, au milieu desquels il y avait beaucoup de civils. »

Les yeux humides et rouges, prise par l’émotion, elle se remémore la route difficile de la fuite. « On se couchait dans le fossé chaque fois qu’un avion passait. Chaque fois qu’on se relevait, il y en avait qui ne se relevaient pas, qui avaient été tués ou gravement blessés. Ils ne pouvaient pas repartir. Moi et d’autres enfants, on demandait à nos parents : « Mais pourquoi ils ne se lèvent pas ? Pourquoi ils ne reviennent pas avec nous ? » Alors ma mère me disait : « Il va revenir, mais là, il est fatigué, il va rester se reposer. Après, il nous rejoindra. » »

La famille continue sa route jusqu’à Cassel (Hauts-de-France). Ils trouvent refuge dans une ferme non loin de là. « On est restés un jour, on dormait dans la grange, dans la paille. Le jour suivant, nous avons quitté la route vers Dunkerque, devenue trop dangereuse. Nous sommes allés vers une route menant vers le centre de la France. » Un jour de mi-juin, le maréchal Pétain signe l’armistice, qui permet à tous les réfugiés de rentrer chez eux. « On a pu enfin rentrer chez nous. » Sur la route, la jeune Thérèse voit les dégâts causés par les bombes de l’armée allemande. « On aurait dit que des sauvages étaient passés par là. À Bailleul, ils avaient visé la gare, sauf que les bombes atterrissaient à côté, sur les maisons des civils. »

Lorsqu’ils reviennent, son grand-père décide de construire un abri solide au fond du jardin. « C’était un abri souterrain fait de tôle et de poutres en bois. » Quand ils entendaient les sirènes, il fallait courir se réfugier dans la cachette. En 1944, les Anglais et les Américains bombardent maintenant Bailleul, pour empêcher les Allemands de partir vers la Normandie. « On était bombardés de tous les côtés. J’avais peur. »

Bailleul est libérée en septembre 1944 par les Anglais. « C’était la joie. Tous les enfants recevaient des bonbons et des chewing-gums des soldats » raconte-t-elle avec les yeux pétillants. Son père revient vivant de la guerre, en 1945. Mais la joie de la Libération fut de courte durée. La découverte des camps de la mort sema l’effroi dans les foyers. La vie avait repris son cours très difficilement, à cause de tous les dégâts causés par les bombes. « Il y avait un rationnement alimentaire, qui a duré plusieurs années. » 

« Il faut témoigner de ces horreurs. On doit éduquer les nouvelles générations afin qu’elles se rendent compte que ça a réellement existé. Ce n’est pas seulement dans les livres d’Histoire. C’était là, en France. » La Seconde Guerre mondiale doit rester un exemple à ne pas reproduire. Quatre-vingts ans plus tard, la guerre est de retour en Europe. L’octogénaire voit d’un mauvais œil ces deux blondinets virulents, chefs de puissants états. « Ils me font peur avec leurs idées folles », déclare-t-elle, d’un ton inquiet.

Partagez l'article !

Auteur/autrice

Add a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *