À l’ère de la post-vérité, l’ancrage local comme « garde-fou »
L’ère de la post-vérité bouleverse le journalisme. Dans ce contexte, les médias locaux doivent relever le défi de se démarquer face à une surcharge informationnelle.

Pile de journaux locaux. Crédit : Image libre de droit / Pexels
- parSania Idjouadiene
- publié le23 décembre 2024
Delphine Hernu, journaliste à Canal FM, une radio associative de l’Avesnois dans le nord de la France, témoigne d’un basculement médiatique : « La méfiance envers les médias est réelle, et elle s’est cristallisée sur les chaînes d’information en continu. Mais curieusement, nous, journalistes locaux, avons souvent été épargnés ». Selon elle, cette méfiance accrue ne concerne pas tous les médias de la même manière. « Les citoyens savent que nous connaissons le terrain, les acteurs locaux, leur réalité. Cela crée un lien de proximité et une confiance que les médias nationaux ont parfois perdue », explique-t-elle.
Un exemple récent illustre bien cette particularité : lors de la crise des Gilets jaunes, Canal FM a couvert les évènements en donnant la parole aux manifestants locaux, tout en explorant l’impact des revendications sur le territoire. « Les habitants nous disaient : on vous fait confiance, vous ne déformez pas nos propos comme on l’a vu sur d’autres chaînes ». La journaliste commente : « C’était frappant ! ».
Dans un univers médiatique saturé, la quantité d’informations disponible dépasse largement la capacité des citoyens à les assimiler. Pour Delphine Hernu, la clé est de revenir à l’essentiel : « On a un garde-fou, c’est le local. Notre boussole, c’est toujours notre territoire ».
Plutôt que tenter de couvrir chaque sujet brûlant à l’échelle nationale ou internationale, Canal FM a choisi de filtrer les informations à travers le prisme local. Par exemple, lors de la pandémie de COVID-19, la rédaction a privilégié les témoignages de commerçants et d’associations locales sur l’impact de la crise. « On ne cherche pas à rivaliser avec les grandes chaînes sur l’analyse globale de la pandémie, mais à expliquer comment elle touche directement les habitants de notre territoire » précise-t-elle.
« La rapidité de l’information nuit à sa profondeur »
La post-vérité pousse les médias à adopter une approche plus pédagogique. « Il faut revenir à des bases simples : expliquer, contextualiser et permettre aux citoyens de se faire leur propre opinion, explique Delphine Hernu. Face à l’infobésité, et à la montée des fake news, l’innovation est indispensable.
La journaliste souligne l’importance de formats plus immersifs et interactifs. « On pourrait imaginer des podcasts qui suivent des habitants sur plusieurs mois pour voir comment une réforme nationale impacte leur vie quotidienne. Ce genre de format attire, car il est à la fois authentique et proche du public », propose-t-elle.
Mais, pour la journaliste, l’innovation ne doit pas faire oublier l’essentiel : la lenteur et la réflexion. « La rapidité de l’information nuit à sa profondeur. Nous, on prend le temps de réfléchir en équipe avant de publier. C’est notre manière de lutter contre l’infobésité et la désinformation », affirme-t-elle. Pour la journaliste locale, le rôle des médias locaux est plus crucial que jamais : « les gens sont perdus dans ce flot continu d’informations. Notre rôle est de leur donner des repères, de leur permettre de comprendre leur environnement immédiat pour mieux s’y situer ».
Dans un monde saturé d’informations et dominé par les émotions, les médias locaux ont une carte à jouer : celle de la proximité. En se concentrant sur leur territoire, en privilégiant la pédagogie et en innovant dans leurs formats, ils peuvent devenir des refuges de confiance et de vérité. « Le journalisme local, c’est l’anti-fast média. On prend le temps, on creuse, on explique. Et c’est peut-être ce dont les citoyens ont le plus besoin aujourd’hui », résume Delphine Hernu.
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