« Je crois donc j’ai raison » : quelle place pour les médias face aux vérités subjectives ?
Un échange houleux entre Patrick Cohen et Éric Ciotti a provoqué un véritable esclandre sur les plateaux télé, et les divers réseaux sociaux. À l’heure où la défiance envers les médias croît continuellement, la post-vérité gagne du terrain.

Le ton est monté entre Éric Ciotti et Patrick Cohen sur le plateau de C à vous, le 5 novembre 2024
- parMaëlle Couillard
- publié le17 décembre 2024
On entend ce terme partout depuis la campagne américaine de 2016 : la post-vérité envahit les médias, tant les professionnels que les profanes. Des « faits alternatifs » de Kellyanne Conway, au « grand remplacement » cher à Eric Zemmour, jusqu’à cet échange lunaire entre Patrick Cohen et Éric Ciotti sur le plateau de C à vous au sujet de la publicité du livre de Jordan Bardella dans les gares françaises :
« Ce n’est pas une question d’accord, c’est une question de fait. Est-ce qu’on peut se mettre d’accord sur un fait ?
– Il y a des marges d’interprétation. »
Cette échauffourée entre le journaliste et l’ancien président du parti Les Républicains a été commentée pendant plusieurs jours, tant sur les réseaux sociaux que sur les plateaux TV.
Les opinions au détriment des faits
La « post-vérité » désigne une situation dans laquelle il est donné plus d’importance aux opinions qu’à la réalité des faits. Elle englobe les fake news, mais aussi les faits alternatifs. Des mensonges grossiers, qui correspondent à des interprétations subjectives de la réalité.
Là où le bât blesse, c’est que ces mensonges sont repris comme vérités avérées et circulent, malgré les éléments qui attestent du contraire, et même dans les médias importants. Diffuser de tels mensonges en ignorant les faits soulève des questions quant à la responsabilité des médias dans la propagation de la post-vérité. En témoigne cette séquence de TPMP, l’une des émissions média les plus suivies de France, datée du 6 novembre 2024, dans laquelle Cyril Hanouna rejette les arguments rationnels de Thomas Guénolé, politologue, qui tentait de remettre de l’ordre dans le débat « Ciotti-Cohen ».
71 % des Français ne font pas confiance aux médias
La circulation d’informations erronées ébranle la confiance envers les médias. Selon une étude Reuters, seuls 29 % des Français déclarent leur faire confiance. Alice Antheaume, co-autrice d’un rapport sur la consommation de l’information, explique au micro de France Culture : « Il y a un évitement informationnel : trop de politique, de guerre, de mauvaises nouvelles. » On parle ici d’« info-anxiété ». De fait, pour préserver leur santé mentale, les jeunes générations choisissent les informations qu’ils voient sur les réseaux sociaux, même si cela les enferme dans des bulles de filtres. Cela contribue à la post-vérité, car les récits auxquels les internautes sont exposés manquent de nuance à cause des algorithmes.
Alice Antheaume note également la « présomption de corruption des journalistes » qui affecte la façon de s’informer. Selon le baromètre annuel de La Croix, 59 % des sondés considèrent que les journalistes ne sont pas indépendants, corrompus par les politiques ou par des intérêts financiers.
Le politologue Vincent Tiberj rappelle toutefois que la méfiance envers les journalistes s’inscrit dans une dynamique générale de défiance envers les institutions traditionnelles. Dans son livre « Les citoyens qui viennent », il défend l’hypothèse selon laquelle le renouvellement générationnel conduit à de nouvelles formes de citoyenneté, qui s’accompagneront nécessairement de nouvelles manières de s’informer. À charge donc pour le système scolaire d’éduquer les citoyens de demain à faire la différence entre faits, et opinions.
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